Disparition progressive de l’espace critique

Vous n’êtes pas sans savoir que Noël est en décembre. C’est implacable. Et ce qui va être implacable c’est qu’on va être envahit de pubs sur les casques immersifs ou casques de réalité virtuelle. Cette phase de consommation frénétique passée, nous aurons probablement basculés de l’autre côté de l’écran, nous serons dedans. Ce qui va générer un sacré changement dans le rapport à l’image, au son, au texte, aux média…

Nous avons eu le glissement de la notion d’information vers l’infotainment. Nous assisterons bientôt à une substitution du champ artistique et culturel par celui des industries créatives. Normal quand on sait que «  y a plus d’argent public » revient à dire « faut trouver du pognon ailleurs » et ailleurs pour le domaine de la création en France, c’est, entre autre, les industries créatives. Premier effet, banal à priori, mais pervers à l’arrivée, ce que nous voyons dans ces casques immersifs ne sont pas des « œuvres » mais des « contenus ». Pas très poétique, ni très sensible mais sans doute inéluctable.

Fin novembre s’est tenu à Marseille, les Etats Généreux de la Culture organisés par Télérama. Et pour avoir passé la journée, et avoir eu le plaisir de participer à une table ronde consacrée au numérique, j’ai pu constater à quel point la fracture numérique était importante. Mais dans ce cénacle elle ne l’est pas sur l’équipement ou l’accès à internet, elle l’est sur la compréhension. Comment agir ou au pire réagir à la hauteur des enjeux actuels quand on est à ce point éloigné d’un début d’appréhension du monde en régime numérique ?  

Bernard Stiegler insiste souvent sur l’ignorance dont font preuve les hommes politiques sur les disruptions qui se produisent avec le numérique, en matière économique, sociale, culturelle, d’éducation. Et il remet toujours en perspective à partir de ce qu’il nomme le « pharmakon » c’est à dire quelque chose qui est le poison et le remède. Mais cette ignorance se retrouve aussi dans le secteur culturel. Alors bien sur les artistes, les opérateurs culturels, les auteurs, les journalistes ont un avis sur le numérique. Sur les selfies, le téléchargement, Youtube, les réseaux sociaux… Tout est matière à dégoiser. Mais quelle vraie pensée cela produit-il ? Qui parmi ceux qu’on entend, qu’on voit, dont on va voir les œuvres, les pièces, décrypte les nouvelles pratiques culturelles ? Qui donne les clés, les références, les moyens aux digitaux natifs de canaliser cette créativité ? Qui se questionne sur la notion d’accès aux savoirs et à son champ des possibles ? Qui accompagne la nécessaire fabrication d’un espace critique ? 

L’effacement de l’œuvre au profit du contenu, celui de l’information à celui d’infotainment, de la pensée au profit de l’avis, cette lente disparation de ce qui est de l’ordre de l’espace critique et de l’espace politique n’est pas à mettre au crédit du « numérique » comme une cause de cet appauvrissement. Cet appauvrissement est une conséquence de cette non volonté de se confronter à ce réel complexe. Mais si personne n’est dans l’obligation de tout comprendre absolument, nous avons, chacun qui sommes « éduqués » l’obligation de tout mettre en œuvre pour y arriver.

Bon bout d’an à toutes et à tous, car l’année qui vient risque d’être, euh, comment dire … compliquée ?

Céline Berthoumieux 
Directrice de ZINC